Le Génocide Arménien

Par lauteur • 1 juin, 2009 • Catégorie: Mémoire

LE CONTEXTE HISTORIQUE

Depuis l’annexion de l’Arménie orientale – khanats d’Erévan et de Nakhitchévan – par les Russes (1828-1829), l’Arménie et les Arméniens sont partagés entre les trois grands empires russe, ottoman et perse. La conquête russe a été une conquête coloniale et les Arméniens n’ont pas retrouvé leur indépendance, mais ils ont rétabli des contacts directs avec l’Occident et bénéficient de virtualités économiques et culturelles. L’Empire russe est une autocratie mais il tend à devenir un Etat de droit. C’est pourquoi l’Arménie russe attire de plus en plus les Arméniens des empires orientaux voisins.

Dans l’Empire ottoman, les réformes de l’ère des Tanzimat ne se sont pas traduites par des améliorations tangibles dans les provinces anatoliennes où la dépossession terrienne de la paysannerie arménienne résulte d’une fiscalité oppressive, de l’anarchie, de l’insécurité des biens et des personnes, de la crise économique, de l’installation des réfugiés musulmans caucasiens et balkaniques, les Mohadjirs. C’est le traité de Berlin (1878) qui internationalise la question arménienne. L’article 61 reconnaît la nécessité des  » réformes dans les provinces habitées par les Arméniens  » et soumet leurs applications au contrôle des Puissances. Leur concert, improbable, ne sera jamais réalisé et l’article 61 jamais appliqué.

Les partis politiques arméniens, le Parti arménakan créé à Van (1885), le Parti social-démocrate Hintchakian ou plus familièrement  » parti hintchak  » créé à Genève (1887), la Fédération Révolutionnaire Arménienne (FRA ou parti dachnak) créée à Tiflis en 1890, sont des partis clandestins et ont d’abord pour objectif l’application des réformes promises à Berlin et l’émancipation des Arméniens de l’Empire ottoman. Si le premier est un parti démocrate et libéral, les deux autres, créés par l’intelligentsia arménienne de Russie, plus aptes aux anticipations idéologiques, se réclament du socialisme. Les hintchaks se veulent marxistes, les dachnaks, à la fois héritiers du populisme russe et de Jaurès, sont admis dans la 1ère Internationale (1907). Tous trois cependant sont influencés par les révolutions balkaniques. Les massacres arméniens de 1894 -1896 (300 000 morts ?) seront la riposte d’Abd-ul-Hamid à d’audacieuses manifestation hintchaks. L’occupation de la Banque ottomane (1896) par un commando dachnak aura pour but de rappeler aux Puissances leurs promesses et leurs responsabilités. Le mouvement révolutionnaire arménien, mouvement d’une minorité chrétienne en voie de modernisation que les interventions sporadiques et inefficaces des Puissances (France, Angleterre, Russie) désignent à la vindicte des musulmans et des nationalistes turcs, se développe en réagissant et en participant aux révolutions qui se succèdent en Orient : Révolution de 1905 en Transcaucasie, Mouvement constitutionnel persan (1906-1912), Révolution Jeune-Turque (1908). Mais il échoue à réaliser ses objectifs nationaux en Turquie. Au lendemain de la Révolution Jeune-Turque, les dachnaks n’envisagent ni l’indépendance ni la réunification de l’Arménie, mais souhaitent l’établissement des libertés, un Etat de droit et une autonomie administrative locale. Ils apparaissent comme les alliés des Jeunes-Turcs. La tentative de coup d’Etat d’Abd-ul-Hamid (mars-avril 1909) coïncide avec les massacres d’Adana (30 000 morts arméniens ?) qui installent un climat de méfiance réciproque entre Turcs et Arméniens. Mais peu avant, la bourgeoisie arménienne libérale, hostile aux partis révolutionnaires, s’est donnée un parti, le parti ramgavar.

Les Jeunes-Turcs lancent un train de réformes mais instaurent un régime d’exception.  » L’ottomanisme  » des débuts qui a échoué à sauver les possessions de l’Empire en Europe et en Afrique, cède la place à partir de 1912 au nationalisme turc voire au panturquisme.

Or, après l’humiliante défaite essuyée en Mandchourie, après la Révolution russe  » manquée  » de 1905, la diplomatie russe est redevenue active au Proche-Orient- Le partage de la Perse en zones d’influence (1907), un intérêt croissant pour la construction des chemins de fer anatoliens, annoncent la réactivation de la question arménienne par le gouvernement de Nicolas II (1912). Fermement menée, la diplomatie russe, qui s’appuie désormais sur la France et l’Angleterre, triomphe de l’opposition des Etats de la Triple Alliance (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie) et obtient l’accord des Puissances autour d’un projet de réformes en faveur des Arméniens des six vilayets orientaux de Turquie regroupés en deux provinces. Ce projet est imposé au gouvernement Jeune-Turc (8 février 1914). En avril, deux inspecteurs généraux scandinaves sont nommés pour accomplir, avec l’aide des populations autochtones, les réformes administratives, judiciaires, agraires nécessaires. Or depuis la perte des Balkans, les théoriciens du turquisme imposent l’idée que l’Anatolie est le véritable foyer national des Turcs et que les Arméniens  » protégés des Russes  » constituent un réel danger pour l’intégrité de l’Empire en Asie Mineure.

GUERRE ET GÉNOCIDE

En renvoyant, dès le début de la guerre qui vient d’éclater en Europe, les inspecteurs généraux, en abrogeant unilatéralement les Capitulations, le gouvernement turc montre qu’il entend tirer parti des circonstances pour se débarrasser de la pesante tutelle étrangère.L’entrée en guerre de l’Empire ottoman (novembre 1914) aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, contre la Russie, la France et la Grande-Bretagne, va partager les Arméniens entre les camps antagonistes et faire de l’Arménie le champ clos des affrontements russo-turcs. Au début de la guerre, 5 à 6 000 volontaires arméniens d’origines diverses se sont engagés au Caucase aux côtés des forces russes. Le gouvernement ottoman en tire la preuve de la  » trahison arménienne  » en faveur de l’Entente et prétexte la sécurité de l’Etat en temps de guerre pour mettre un terme définitif à la question arménienne. A partir d’Avril 1915, de la Thrace orientale à la frontière russe, de la mer Noire à la mer Egée, les Arméniens, à l’exception de ceux de Constantinople et de Smyrne, sont déportés vers les déserts de Syrie et de Mésopotamie ou massacrés sur place. De 1915 à 1918, massacres et déportations font disparaître 40 à 50 % des Arméniens de l’Empire ottoman. C’est le premier génocide du XXème siècle, conforme en tout point à la définition que l’ONU donnera à ce terme en 1948. Sans aucune exception, en effet, chacun des points de l’Article 2 de la Convention sur la prévention et la punition des crimes de Génocide s’applique aux mesures dont les Arméniens ont été victimes en 1915. Ce génocide est la plus terrible catastrophe de l’histoire du peuple arménien. La dispersion des 700 à 800 000 survivants refoulés dans les déserts et dans les villes arabes ou réfugiés au Caucase, en Perse, dans les Balkans, entraînent leurs  » déterritorialisation « . A l’inverse, le génocide arménien est une première étape vers la turquification de l’Anatolie, vers la création d’un Etat national turc dont l’accomplissement sera l’oeuvre de Mustafa Kémal.

Plus de quatre-vingt-dix ans après ces terribles événements les conséquences psychologiques du génocide ne sont pas encore épuisées pour les Arméniens car ce génocide continue à être nié, hormis quelques rares exceptions, par l’ensemble de la classe politique et par les intellectuels turcs

 

Extraits de l’article « La renaissance arménienne »
(Dossier d’archéologie N° 177 H)
par Anahide TER MINASSIAN
Maître de conférence à l’Université de Paris 1

Pour en savoir davantage, quelques liens:

 

Marqué comme: , , , ,

Commentaires Clos.